Ils étaient plus de 30 à lui fermer la porte. Aujourd’hui, ils sont nombreux à vouloir le regarder jouer.
L’histoire de Gessime Yassine devrait interpeller profondément le football français. Elle devrait même provoquer une véritable remise en question dans les centres de formation et chez tous ceux qui ont la responsabilité de détecter les talents de demain.
Parce que derrière le parcours du jeune ailier franco-marocain, il y a une question beaucoup plus dérangeante : combien de Gessime Yassine le football français a-t-il laissés passer ?
On lui reprochait sa taille. 1,72 mètre. On le trouvait trop frêle, trop mince, pas suffisamment impressionnant physiquement. Pourtant, techniquement, les qualités étaient là.
Mais dans un football de plus en plus obsédé par les centimètres, les kilos, la puissance et les données physiques, certains recruteurs semblent parfois oublier l’essentiel : le football se joue d’abord avec un ballon et avec du talent.
Gessime Yassine en est aujourd’hui l’illustration parfaite.
Quand le mètre ruban prend le dessus sur le talent
Le problème n’est évidemment pas de dire que les qualités physiques ne comptent pas dans le football. Elles comptent.
Mais en faire un critère éliminatoire chez un adolescent est une autre histoire.
Un jeune de 13, 14, 15 ou 16 ans n’est pas un produit fini. Il grandit. Il se développe. Il change physiquement. Certains explosent très tôt, d’autres beaucoup plus tard.
Alors pourquoi écarter un jeune parce qu’il est plus petit que les autres à un instant précis de sa croissance ?
Pourquoi considérer qu’un joueur de petite taille possède moins de potentiel ?
Lionel Messi n’a jamais été un géant. Iniesta non plus. Xavi non plus. David Silva non plus.
Et l’Espagne, championne du monde en 2010, a justement construit une partie de son identité autour de joueurs techniquement exceptionnels, capables de penser et de jouer plus vite que les autres.
Le problème n’est donc pas la taille.
Le problème, c’est le regard porté sur le joueur.
La France laisse-t-elle passer des talents ?
Le cas Gessime Yassine doit nous pousser à nous interroger sur la qualité de la détection dans certains clubs français.
Car si un joueur techniquement au-dessus de la moyenne peut multiplier les essais sans trouver sa place dans un centre de formation, avant finalement de devenir professionnel et de briller en Ligue 1, il y a forcément quelque chose qui interroge.
Et ce phénomène ne concerne pas uniquement Gessime.
Dans les quartiers populaires, dans les clubs amateurs, dans les familles issues de l’immigration maghrébine, africaine ou méditerranéenne, des centaines de gamins rêvent encore de football professionnel.
Certains ont du talent.
Certains ont cette capacité à éliminer un adversaire, à inventer une passe, à faire lever un stade.
Mais combien sont écartés parce qu’ils ne correspondent pas au profil physique recherché ?
Combien entendent qu’ils sont « trop petits », « trop frêles », « pas assez puissants » ?
Combien disparaissent des radars parce qu’ils n’ont pas le bon gabarit au bon moment ?
Et surtout, combien finissent par abandonner ?
Nous ne le saurons jamais.
C’est justement ce qui est le plus grave.
Et si le problème était aussi culturel ?
Il faut également avoir le courage de poser une question que beaucoup préfèrent éviter.
Existe-t-il des biais dans la détection des jeunes issus de certaines populations ou de certains quartiers ?
Il ne faut évidemment pas accuser indistinctement tous les recruteurs français de discrimination. Beaucoup font leur travail avec sérieux et passion.
Mais lorsqu’une mère raconte les refus successifs essuyés par son fils, lorsqu’elle explique que certains clubs ne prennent même pas la peine de répondre après un essai, cela mérite au minimum d’être entendu.
Parce que la discrimination ne prend pas toujours la forme d’une phrase ouvertement raciste.
Elle peut aussi être plus insidieuse.
Un préjugé. Un profil que l’on ne retient pas. Un joueur auquel on demande davantage de preuves qu’à un autre. Une porte qui reste fermée.
Et lorsqu’on répète suffisamment longtemps à un enfant qu’il n’est pas assez grand, pas assez fort, pas assez puissant, il finit parfois par croire qu’il n’est pas assez bon.
L’Espagne devrait servir de leçon
L’Espagne possède une culture de formation qui démontre qu’il est possible de penser le football autrement.
La technique, l’intelligence de jeu, la prise d’information, la capacité à jouer sous pression et la créativité y occupent une place centrale.
Et lorsque l’on regarde les générations espagnoles qui ont dominé le football mondial, une évidence saute aux yeux :
le talent n’a jamais demandé la permission au physique.
Un joueur peut être petit et extraordinaire.
Il peut être léger et puissant dans ses accélérations.
Il peut être frêle et impossible à arrêter lorsqu’il a le ballon dans les pieds.
Gessime Yassine est précisément de cette catégorie.
Le football français doit regarder dans son rétroviseur
Aujourd’hui, Gessime Yassine joue en Ligue 1, fait vibrer la Meinau et porte les couleurs du Maroc.
Ceux qui ne croyaient pas en lui peuvent toujours expliquer pourquoi ils l’ont refusé.
Mais le plus important est ailleurs.
Combien d’autres Gessime sont encore dans nos clubs amateurs ?
Combien sont aujourd’hui sur un terrain poussiéreux à Marseille, Paris, Lyon, Lille, Strasbourg ou ailleurs, avec le même talent mais sans le bon « profil » ?
Combien de parents maghrébins ou africains accompagnent chaque week-end leur enfant à l’entraînement en espérant simplement qu’un recruteur verra ce que, eux, voient depuis des années ?
Le football français possède l’un des meilleurs viviers de jeunes au monde.
Mais encore faut-il savoir le regarder.
Il ne suffit pas d’avoir des centaines de scouts, des bases de données, des logiciels, des statistiques et des grilles d’évaluation.
Il faut avoir l’œil.
L’œil qui voit le talent derrière le physique.
L’œil qui comprend qu’un adolescent n’est pas encore l’homme qu’il deviendra.
L’œil qui détecte la différence.
Parce qu’au fond, le plus grand échec d’un recruteur n’est pas de se tromper sur un joueur.
C’est de laisser passer un talent exceptionnel parce qu’il ne correspondait pas à son modèle.
Gessime Yassine n’est peut-être pas seulement une belle histoire de réussite.
Il est peut-être aussi le rappel brutal de tous ceux que le football français n’a jamais vus.
Et ça, le football français ferait bien de ne pas l’oublier.
ShootAfrica — Parce que derrière chaque talent oublié, il y a peut-être un champion que personne n’a voulu regarder.

