Football algérien : on veut former des champions, mais on abandonne ceux qui les forment !

ÉDITORIAL – ShootAfrica

Il y a quelque chose de profondément contradictoire, voire d’inacceptable, dans le fonctionnement de certains clubs algériens. Alors que plusieurs formations, parfois parmi les plus prestigieuses du pays, n’hésitent pas à engager des entraîneurs avec des rémunérations particulièrement élevées, ceux qui accomplissent un travail essentiel, souvent dans l’ombre, continuent de vivre dans une précarité professionnelle et financière inquiétante : les éducateurs et entraîneurs des jeunes catégories.

D’un côté, des contrats mirobolants, des annonces spectaculaires et des ambitions sportives affichées à grand renfort de communication. De l’autre, des éducateurs qui attendent parfois plusieurs mois pour percevoir des rémunérations dérisoires, quand celles-ci leur sont effectivement versées.

Est-ce vraiment ainsi que le football algérien entend construire son avenir ?

Les formateurs, les grands oubliés du système

On entend régulièrement les mêmes discours : l’Algérie ne forme plus suffisamment de joueurs, nos jeunes talents ne bénéficient pas d’un encadrement de qualité, nos clubs ne produisent pas assez de footballeurs capables d’atteindre le haut niveau.

Mais avant de poser le diagnostic, encore faudrait-il regarder la réalité du terrain.

Comment exiger des résultats de formation lorsque ceux qui encadrent quotidiennement les enfants et les adolescents ne disposent ni de garanties salariales, ni de conditions de travail dignes de leur mission ?

Comment demander à un éducateur de s’investir pleinement, de préparer ses séances, de suivre individuellement ses joueurs, de participer à leur progression humaine et sportive, lorsqu’il ne sait même pas quand il sera payé ?

La formation ne repose pas uniquement sur des infrastructures ou des discours ambitieux. Elle repose avant tout sur des femmes et des hommes compétents, passionnés et investis, qui consacrent une grande partie de leur temps à construire les footballeurs de demain.

Or, trop souvent, ces professionnels sont les derniers servis.

Les pouvoirs publics doivent agir avec fermeté

La question mérite d’être posée avec insistance.

Les pouvoirs publics, qui constituent les principaux financeurs de nombreux clubs algériens, notamment à travers les aides et subventions publiques, ne peuvent pas éternellement fermer les yeux sur ces pratiques.

Une enquête sérieuse, menée auprès des éducateurs et des entraîneurs des catégories de jeunes, permettrait certainement de mesurer l’ampleur du problème.

Il ne s’agit pas de condamner tous les clubs sans distinction. Certains font des efforts et tentent de respecter leurs engagements. L’Olympique Akbou, par exemple, figure parmi les rares clubs qui, selon les informations dont nous disposons, sont à jour dans le règlement des rémunérations de leurs entraîneurs des jeunes catégories.

Une gestion qui mérite d’être soulignée, car elle démontre qu’une autre approche est possible.

Mais ailleurs, la situation mérite un examen beaucoup plus approfondi.

Les organismes publics qui injectent de l’argent dans les clubs ont-ils réellement un droit de regard sur l’utilisation de ces fonds ? Les conditions de rémunération des éducateurs sont-elles contrôlées ? Les clubs peuvent-ils continuer à bénéficier de financements publics sans apporter de garanties sur le respect de leurs engagements envers leurs salariés ?

Autant de questions auxquelles il serait temps d’apporter des réponses.

Le silence des entraîneurs, entre peur et résignation

Il existe également un autre problème, plus difficile à combattre : le silence.

Beaucoup d’entraîneurs connaissent ces situations, les vivent parfois au quotidien, mais hésitent à prendre la parole. Non pas parce qu’ils acceptent ces conditions, mais parce qu’ils redoutent les conséquences d’une dénonciation.

Dans un environnement où les opportunités professionnelles peuvent être limitées, certains craignent de perdre leur poste, de se retrouver blacklistés ou de ne plus pouvoir exercer dans un autre club.

Cette peur des représailles constitue un véritable verrou.

Nous comprenons les inquiétudes de ces éducateurs, mais il faut aussi que les consciences se réveillent. La défense de leurs droits ne doit pas être considérée comme une faute professionnelle. Réclamer son salaire, exiger des conditions de travail correctes et dénoncer les abus ne sont pas des actes de rébellion : ce sont des revendications légitimes.

Les entraîneurs doivent aussi pouvoir s’organiser, se faire entendre et défendre collectivement leur profession.

Une convention collective pour protéger et valoriser les formateurs

Il est grand temps que le football algérien franchisse une nouvelle étape.

ShootAfrica estime qu’une véritable convention collective encadrant les conditions de travail des entraîneurs et éducateurs des catégories de jeunes devrait être mise en place.

Cette convention devrait notamment prévoir :

  • Des contrats de travail clairement définis et obligatoires.
  • Des rémunérations minimales adaptées aux qualifications et aux responsabilités.
  • Des échéances de paiement strictement respectées.
  • Une protection contre les licenciements abusifs et les représailles.
  • Des conditions matérielles et pédagogiques dignes pour exercer.
  • Une reconnaissance des diplômes, des compétences et de l’expérience professionnelle.
  • Des mécanismes de contrôle et de recours indépendants.

Il ne s’agit pas de demander des privilèges, mais simplement de reconnaître la valeur d’un métier indispensable à l’avenir du football national.

Avant de réclamer des joueurs, respectons ceux qui les forment !

Le football algérien ne pourra pas durablement progresser en construisant son projet sportif sur la précarité de ses éducateurs.

On ne peut pas dépenser sans compter pour certaines fonctions sportives, tout en considérant les formateurs comme une variable d’ajustement budgétaire.

Les clubs doivent comprendre que leur véritable richesse ne se mesure pas uniquement au classement de leur équipe première, aux noms inscrits sur leur feuille de match ou aux entraîneurs recrutés à coups de millions.

Elle se mesure aussi à la qualité de leur formation, à la stabilité de leurs éducateurs et à leur capacité à faire émerger les talents.

Le message de ShootAfrica est simple : avant de demander à nos formateurs de produire des champions, commençons par leur donner les moyens de travailler, de vivre dignement de leur métier et d’exercer leur passion sans craindre le lendemain.

Les pouvoirs publics doivent assumer leurs responsabilités. Les dirigeants doivent respecter leurs engagements. Et les éducateurs doivent pouvoir faire entendre leur voix.

Car derrière chaque grand joueur, il y a souvent un formateur qui a beaucoup donné, parfois sans jamais recevoir ce qu’il méritait.

Le football algérien veut retrouver sa place ? Qu’il commence par respecter ceux qui construisent son avenir.

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