Par Yassine Bouali
Akbou est en deuil. La Daira entière, ses villages perchés, ses artères commerçantes, ses collines silencieuses, la wilaya de Béjaïa toute entière, pleurent aujourd’hui une figure emblématique, un pilier, un homme de science et d’âme : le Docteur Rekis Ahcène, disparu à l’âge de 84 ans après avoir consacré 53 années de sa vie à soigner les autres.
Son nom est inscrit dans la mémoire collective comme celui du « médecin des pauvres », mais il était bien plus que cela. Il était un père, un grand frère, une oreille attentive, un conseiller discret, un passeur de vie et de réconfort pour des générations de malades, qu’ils soient de la commune d’Akbou, des villages environnants, ou d’autres wilayas d’Algérie.
Un homme, un serment, une vie
Né à Nath Irathen, formé à la prestigieuse Université de Lyon dans les années 1960, Ahcène Rekis était déjà habité, très jeune, par un sens profond du devoir et du don de soi. Il aurait pu rester en France ou accepter les multiples propositions de postes lucratifs qui s’offraient à lui ailleurs. Mais il a fait un choix de cœur : celui du retour au pays, de la proximité, de l’essentiel. Sur les conseils d’un ami de promotion, le pédiatre Mouloud Ammar Khodja, lui-même originaire d’Akbou, il choisit cette ville comme terre de mission. Il n’y a jamais renoncé.
Diplômé en 1970, il intègre d’abord l’hôpital d’Akbou pour « bien atterrir », selon ses mots, avant d’ouvrir en 1973 son cabinet privé rue de la Santé — tout un symbole. Il y prend la relève, sans bruit mais avec une détermination tranquille, de la Doctoresse Marie, une généraliste française alors sur le départ.
Le docteur des humbles
Ce que le Docteur Rekis incarnait avant tout, c’était l’humanité à visage nu. Il n’avait pas besoin de mots grandiloquents, ni de campagnes de communication. Tout dans son attitude, sa pédagogie, son ton posé, ses gestes lents et sûrs, inspirait la confiance. Il avait ce don rare de deviner la situation financière d’un patient sans avoir à poser la question. Il ne faisait pas payer ceux qu’il savait en difficulté. Mieux encore : certains témoignent qu’il glissait discrètement quelques billets dans la poche des plus démunis pour qu’ils puissent acheter leurs médicaments. Un geste de dignité, d’amour, d’éthique profonde.
L’entrée dans son cabinet suffisait parfois à apaiser la douleur. Il savait écouter avant de prescrire. Il ne soignait pas seulement les corps, il pansait les âmes.
Une figure de la Kabylie post-indépendance
Le Dr Rekis fait partie de ces pionniers de la médecine rurale en Kabylie, ceux qui ont choisi de planter leur stéthoscope au plus près du peuple à une époque où la médecine privée était encore rare dans les zones reculées. Il a été une figure tutélaire de la ville d’Akbou, un repère, une boussole morale dans une société parfois déboussolée.
Il appartenait à cette race rare de notables par la vertu, non par la fortune. Ni titres, ni médailles, ni distinctions n’ont jamais altéré sa modestie. Il ne cherchait ni à s’enrichir ni à paraître. Son ambition était simple et immense : faire le bien.
Une empreinte ineffaçable
Pour nous, enfants d’Akbou, il était le médecin de notre enfance. Il suffisait de franchir le seuil de son cabinet pour se sentir déjà un peu guéri. Par son regard, sa parole douce, sa capacité à expliquer les choses avec patience et clarté, il offrait bien plus qu’un diagnostic : il redonnait espoir.
Il a vu grandir, vieillir et partir plusieurs générations de familles, les suivant parfois toute une vie, comme un gardien silencieux de leur santé.
Un départ, un héritage
Le départ du Docteur Rekis Ahcène laisse un vide immense. Mais son héritage est gravé dans chaque rue d’Akbou, dans chaque mémoire, dans chaque cœur soulagé, dans chaque malade soigné. Il restera un modèle de vocation, de générosité et de rigueur éthique pour les générations futures de médecins.
À ceux qui réduisent la médecine à une source de profits, il opposait, sans discours, la noblesse silencieuse du soin désintéressé. À ceux qui quittent leur terre pour la fortune, il a montré que le vrai trésor se trouvait dans la fidélité à ses racines.
Merci, Docteur
Merci pour tout, Docteur Rekis.
Merci pour chaque regard rassurant, chaque ordonnance rédigée avec soin, chaque silence empli de bienveillance.
Merci pour les années données, sans jamais compter.
Vous avez incarné le serment d’Hippocrate avec une élégance rare.
Et dans nos cœurs, vous resterez le médecin éternel d’Akbou.
Un grand merci également à Nacer Takorabet, qui, comme à son habitude, a su partager avec une précision remarquable des informations précieuses sur cette figure incontournable d’Akbou. Sa contribution à la mémoire collective est, elle aussi, d’une utilité publique.

