La sortie médiatique de Sabri Lamouchi n’est pas passée inaperçue. Furieux après le refus du jeune Louey Ben Farhat de participer à la Coupe du monde avec la Tunisie, le sélectionneur des Aigles de Carthage a publiquement dénoncé un « manque de respect » envers le maillot national.
Mais derrière cette polémique se cache une problématique bien plus profonde : celle des joueurs binationaux africains, tiraillés entre plusieurs identités, plusieurs projets sportifs et parfois plusieurs pressions familiales.
Une affaire symptomatique du football africain moderne
Selon les révélations de la presse tunisienne et française, le père de Louey Ben Farhat aurait directement contacté Lamouchi pour lui expliquer qu’il était « trop tôt » pour que son fils rejoigne la sélection tunisienne pour le Mondial 2026. Le technicien franco-tunisien affirme ensuite n’avoir obtenu aucune réponse du joueur ni de son entourage après plusieurs tentatives de contact.
La réaction du sélectionneur a été immédiate :
« Si on n’a pas de respect pour ce maillot, pour ce drapeau, on ne mérite pas de jouer pour la Tunisie. »
Cette phrase a rapidement enflammé les réseaux sociaux tunisiens. Pour certains supporters, Lamouchi a défendu l’institution. Pour d’autres, sa communication publique risque d’éloigner encore davantage certains talents issus de la diaspora.
Et c’est là tout le cœur du problème.
Le dilemme des binationaux : choix sportif ou choix identitaire ?
Le football africain vit depuis plus de vingt ans avec cette réalité : une grande partie de ses meilleurs talents naît et grandit en Europe.
France, Belgique, Allemagne, Pays-Bas ou encore Angleterre forment aujourd’hui des joueurs qui possèdent souvent une double nationalité et doivent faire un choix crucial pour leur carrière internationale.
Ce choix dépasse largement le terrain.
Pour beaucoup de familles, représenter une sélection africaine peut être perçu comme :
- un immense honneur patriotique ;
- un risque sportif ;
- ou une décision stratégique pour une future carrière en club.
Dans le cas de Ben Farhat, plusieurs observateurs estiment que l’entourage du joueur préfère attendre une éventuelle opportunité avec l’Allemagne.
Un scénario fréquent dans le football mondial.
La Tunisie confrontée à un problème structurel
La Tunisie a longtemps réussi à attirer des profils issus de la diaspora :
- Elyes Skhiri
- Hannibal Mejbri
- Montassar Talbi
Mais aujourd’hui, convaincre les jeunes générations devient plus compliqué.
Les nouvelles pépites évoluent très tôt dans des académies européennes ultra-structurées. Leur environnement sportif pousse souvent vers les grandes nations du football mondial, où la visibilité médiatique et les perspectives sportives sont plus importantes.
La Tunisie, comme beaucoup de sélections africaines, doit désormais rivaliser avec :
- la stabilité des fédérations européennes ;
- la puissance marketing des grandes nations ;
- la qualité des infrastructures ;
- et parfois une meilleure projection de carrière.
Lamouchi adopte la méthode forte
Nommé sélectionneur de la Tunisie début 2026, Sabri Lamouchi est arrivé avec une volonté claire : remettre de la discipline et de l’autorité autour de la sélection.
Son discours tranche avec certaines approches plus diplomatiques utilisées par d’autres fédérations africaines.
Là où certaines nations multiplient les négociations discrètes avec les familles et les agents, Lamouchi semble vouloir poser une ligne rouge :
la sélection tunisienne ne doit pas devenir un “plan B”.
Un message fort politiquement… mais risqué sportivement.
Car dans un football mondialisé, les fédérations africaines ont rarement le luxe d’écarter définitivement des talents prometteurs.
Le vrai défi : créer un projet plus attractif
Au fond, l’affaire Ben Farhat révèle une vérité que beaucoup de dirigeants africains refusent encore d’admettre :
le patriotisme seul ne suffit plus.
Les joueurs binationaux d’aujourd’hui veulent :
- un projet sportif crédible ;
- une fédération stable ;
- des infrastructures modernes ;
- une visibilité internationale ;
- et un environnement professionnel comparable aux standards européens.
Le Maroc a récemment montré qu’une stratégie structurée pouvait fonctionner, avec une politique proactive envers la diaspora et une image fédérale modernisée.
La Tunisie cherche désormais à suivre cette voie, mais le chantier reste immense.
Une polémique appelée à se répéter
Le cas Ben Farhat n’est probablement que le premier d’une longue série.
Avec la mondialisation des centres de formation européens et l’émergence constante de jeunes talents africains nés hors du continent, les sélections nationales devront apprendre à gérer :
- l’attente ;
- les hésitations ;
- les refus ;
- et parfois les choix définitifs en faveur d’une autre nation.
La sortie musclée de Sabri Lamouchi aura au moins eu le mérite de remettre ce sujet au centre du débat.
Car derrière chaque refus d’un binational se cache une question fondamentale pour le football africain :
comment redevenir un premier choix plutôt qu’une alternative ?

