Il y a des hommes qui marquent le football par leurs titres. Et puis, il y a ceux qui marquent les hommes. Noureddine Saâdi appartenait aux deux catégories. Mais pour moi, pour nous qui l’avons côtoyé, il restera avant tout un être d’exception, une présence à la fois forte et douce, une intelligence du jeu mêlée à une humanité rare.
Né à Bouzeguène en 1950, il était originaire de Ihouticène, village kabyle au cœur du Djurdjura, connu pour avoir vu naître la majorité des forgerons d’Algérie. Ce n’est pas un détail anodin : les forgerons sont ceux qui travaillent le métal à la main, avec patience, feu et précision. À bien y réfléchir, Noureddine Saâdi a façonné les joueurs comme un forgeron façonne une lame : avec méthode, passion et humilité.
Il a grandi avec des principes, ceux qu’il n’a jamais trahis : l’intégrité, l’écoute, le respect du travail bien fait.
🎓 L’éducateur avant l’entraîneur
Formé à l’Institut de Dély Ibrahim, il aurait pu choisir de briller autrement. Mais il a préféré former, encadrer, transmettre. Je me souviens de sa patience face aux jeunes, de son regard concentré pendant les entraînements, de ses silences pleins de sens. Il ne criait pas. Il corrigeait d’un mot, d’un geste. Il avait cette pédagogie naturelle que l’on ne peut ni apprendre ni imiter.
Lorsqu’il dirigea la sélection nationale junior en 1985, ce n’était pas une surprise pour nous. Il avait ce don de lire les personnalités derrière les gestes techniques, de construire des hommes autant que des joueurs.
🟢 Le tacticien au palmarès mérité
Dans sa carrière d’entraîneur, il a fait le tour de l’élite : JS Kabylie, USM Alger, MC Alger, ES Sétif, JSM Béjaïa… Et partout, il a laissé la même empreinte : rigueur, calme, efficacité. Il remporta des titres, oui — Coupe d’Algérie, Championnat, Supercoupe — mais il n’en parlait jamais. Pour lui, le football n’était pas un piédestal, c’était une mission.
Je me souviens de 2002, lorsqu’il offre le titre à l’USMA. Ce jour-là, il avait ce sourire discret qu’on lui connaissait. Pas d’euphorie, pas de grandes phrases. Juste une poignée de main ferme, une tape sur l’épaule, et ce regard qui voulait dire : « Le travail a été fait. »
🇩🇿 L’homme de l’ombre des grandes épopées
En 1990, il fait partie du staff de l’équipe nationale lors du sacre continental à Alger. Il ne s’est jamais mis en avant pour cela. Pourtant, tous ceux qui étaient là savent ce qu’on lui doit. Sa finesse tactique, son calme dans les moments brûlants, son attachement profond au maillot algérien… C’est là qu’on comprend que les héros du football ne sont pas toujours ceux qu’on voit à la télé.
🌍 Un homme libre
Noureddine ne restait jamais là où il ne pouvait pas être lui-même. Il a quitté certains clubs par principe, pas par orgueil. Il est allé à Al-Ahly Tripoli, au CA Bizertin, sans jamais renier ce qu’il était. Il ne négociait pas ses valeurs. Il les incarnait.
🖤 Un départ brutal, une absence immense
Le 20 juillet 2021, la nouvelle tombe. Le Covid l’a emporté. J’ai ressenti un vide immédiat. Pas seulement parce que nous avions perdu un technicien remarquable. Mais parce que nous avions perdu un ami, un repère, un homme vrai.
À Ihouticène, son village d’origine, on l’a enterré simplement, comme il a vécu. Dans le silence digne des grands. Et j’ose croire que là-haut, il discute encore football avec d’autres légendes, avec ce regard à la fois tendre et lucide.
💬 Ce qu’il laisse
Il laisse des générations de joueurs qui lui doivent leur carrière, des collègues qui se sont inspirés de lui, des amis comme moi qui peinent à écrire ces lignes sans trembler. Mais surtout, il laisse un exemple. Celui d’un homme humble, droit, exigeant, profondément humain.
Et moi, je ne regarderai plus jamais un match sans entendre quelque part sa voix intérieure me souffler :
« Regarde mieux. Ce que tu ne vois pas, c’est souvent l’essentiel. »

